A la recherche de l’homme derrière le notaire Eric De Bie.
Depuis le début de cette année, le notaire Eric De Bie, président du comité de formation de Vlanot, a pu se concentrer encore davantage sur ce qu’il aime le plus : partager ses connaissances avec les étudiants et ses confrères. « Ce n’est que lorsque j’ai commencé à enseigner que j’ai finalement pu trouver la paix avec mon choix pour le notariat. »
La question de savoir quel acteur pourrait incarner son personnage dans un film sur sa vie le fait rire. « J’espère qu’on ne fera jamais de film sur ma vie ! Ce serait tellement ennuyeux que la maison de production ferait faillite », dit-il en plaisantant. Et pourtant. La vie du notaire De Bie n’est pas si ennuyeuse que ça. Il y a plus de 30 ans, après des études complémentaires à l’université du Michigan, le ‘licencié en notariat’ a décroché un emploi chez Cleary Gottlieb Steen & Hamilton, un cabinet d’avocats renommé à New York. Là, en tant que jeune avocat d’affaires, il a vécu les émotions fortes qui ont précédé les grandes évolutions dans le monde des entreprises. Alors âgé d’une vingtaine d’années, Eric De Bie semblait bien parti pour devenir un véritable ‘dealmaker’, un négociateur accro à la montée d’adrénaline que procure une telle activité. Le contraste avec le notaire placide, affable et réfléchi qui nous parle aujourd’hui, plus de 30 ans plus tard, ne pourrait être plus grand.
Jeune, vous ne rêviez pas de devenir notaire ?
Eric De Bie : « Absolument pas. J’avais solennellement juré de ne jamais devenir notaire comme mon grand-père et mon père. Mais à mon retour de New York, quelques mauvaises expériences dans des cabinets d’avocats en Belgique m’ont fait changer d’avis.
À 28 ans, j’ai donc décidé de commencer à travailler comme stagiaire dans l’étude notariale de mon père. Mais il m’a fallu 15 ans pour assumer pleinement ce choix. Car bien que le notaire soit en contact avec un tas de personnes différentes, qu’il puisse aider un grand nombre de gens et qu’il inspire une grande confiance, la profession était nettement moins exigeante dans les premières années qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous n’étions pas encore confrontés à autant de nouvelles réglementations et de réformes successives. En termes de gestion du personnel et de ‘gestion de l’étude’, tout était également beaucoup plus simple qu’aujourd’hui. Ces premières années, j’ai donc manqué d’un certain défi intellectuel et j’ai envisagé à plusieurs reprises d’abandonner mon métier de notaire. Les choses ont changé lorsque j’ai commencé à enseigner à la KU Leuven, où j’enseigne encore aujourd’hui le droit des personnes morales aux futurs titulaires d’un master en notariat. C’est une grande joie pour moi de donner cours ou lorsqu’une journée d’étude se déroule bien et que j’apprends par après que les participants sont satisfaits. Cela me donne beaucoup d’énergie.
“Parfois, être au coeur d’un vrai débat, celui où l’on remet en question l’opinion ou les convictions d’autrui avec respect, me manque.”
D’ailleurs, plus je vieillis, plus je me rends compte qu’en tant que notaire individuel, on ne vaut pas grand-chose, quelles que soient nos qualités personnelles et nos compétences. Ces éléments sont bien entendu importants au niveau de l’étude et du dossier, mais au niveau macro (les fonctions que le notariat remplit dans la pratique juridique et dans la vie sociale), le corps notarial, c’est-à-dire l’ensemble de la profession, joue un rôle beaucoup plus important. La force du notariat réside dans sa collectivité, et non dans les études individuelles, qui sont généralement de petite taille. Cela s’applique également aux domaines de connaissances dans lesquels les notaires sont actifs. C’est pourquoi j’attache tant d’importance au transfert, au partage et au développement commun des connaissances au sein du corps notarial. En tant qu’enseignant en master de spécialisation en notariat à la KULeuven et président du comité de formation de Vlanot, j’essaie d’y contribuer. Je tente aussi de convaincre les candidats-notaires et les jeunes collègues à faire de même. Le partage des connaissances nous rend beaucoup plus forts en tant que notaires. »
Si vous pouviez remonter le temps, à quelle époque aimeriez-vous vivre ?
Eric De Bie : « Au temps de l’Athènes antique où, du moins pour une partie de la population, on débattait encore vraiment sur les places de marché et dans les théâtres, et où les fondements de la démocratie ont été posés. Je ne suis pas actif sur les réseaux sociaux, et certainement pas sur Twitter (le X actuel) où tout le monde donne son avis sans vraiment écouter les autres. J’ai l’impression que le culte du ‘moi’ y domine tout.
Parfois, être au cœur d’un vrai débat me manque, celui où l’on remet en question l’opinion ou les convictions d’autrui, le tout avec respect. Il est regrettable que les discussions approfondies sur le droit au sein des cercles d’études provinciaux soient moins nombreuses que par le passé. Car si la profession notariale avait une image quelque peu ‘poussiéreuse’ il y a 25 ans, il arrivait régulièrement que les sommités de l’époque croisent le fer sur des problèmes juridiques. Cela a souvent permis de déboucher sur de nouvelles idées et une meilleure compréhension. En 2025, on laisse moins de temps à la réflexion critique sur le droit en tant que concept visant à façonner une société ou sur la raison d’être d’une règle particulière. Avec l’augmentation considérable du volume de la réglementation, le transfert de connaissances se fait désormais, par la force des choses, davantage ‘ex cathedra’. »
Vous arrive-t-il de lire des romans pour vous changer les idées ?
Eric De Bie : « Je lis surtout des ouvrages de non-fiction, actuellement ‘Limitarisme’ d’Ingrid Robeyns. Cela peut sembler un peu gauchiste, mais cette philosophe néerlandaise soutient que nous devrions fixer des limites à la quantité de richesse qu’un individu peut accumuler. En effet, l’accumulation extrême de richesses et le pouvoir économique qui y est lié conduisent à une influence politique excessive, comme on le voit actuellement aux États-Unis avec Donald Trump et Elon Musk. Ces évolutions m’inquiètent. Des hommes d’affaires immensément riches, mais non élus démocratiquement, qui usent et abusent de leur richesse et de leur pouvoir économique, ainsi que de l’influence politique qui en découle, pour servir leurs propres intérêts. Ils constituent une menace pour les libertés et les droits acquis, l’État de droit et la sécurité juridique. Mon optimisme inné est mis à rude épreuve lorsque je constate qu’une minorité verbalement forte de la population menace d’imposer sa volonté aux dépens d’une majorité silencieuse et certainement bien intentionnée. Car c’est ce que je crois et croirai toujours : la plupart des gens sont bien intentionnés, même si nous avons tous nos faiblesses. »

De quelle habitude aimeriez-vous vous débarrasser ?
Eric De Bie : « Je ne suis pas un fataliste, mais plutôt un optimiste réaliste. Je trouve toutefois inquiétant qu’aujourd’hui presque tout puisse être déformé et que la ‘parole donnée’ ne semble plus avoir d’importance. J’ai du mal avec les gens qui reviennent sur une promesse ou un accord. La vérité ne doit pas être déformée. Le concept de ‘faits alternatifs’ est particulièrement préoccupant. La vérité est souvent nuancée, parfois stratifiée. C’est pourquoi le rôle du notaire, en tant que gardien de ce que les parties ont réellement convenu, en tant que source d’authenticité, est si important. C’est une autre raison pour laquelle le notariat est un maillon important dans la prestation de services juridiques. Certains préconisent l’abolition du notariat. Mais ils n’offrent pas d’alternative à part entière. Au contraire, ceux qui croient que le notariat est un vestige d’une époque révolue restent en défaut d’expliquer qui reprendra les services juridiques étendus des notaires, et comment cela doit se faire, tout cela de manière à ce que les citoyens et les entreprises en profitent, cela va sans dire.
“Depuis le début de cette année, j’ai (en grande partie) transmis les rênes de mon étude notariale. Mes 2 jeunes associés détiennent maintenant la majorité dans l’association.”
J’ai l’impression que le choix contre le notariat est souvent un choix négatif, inspiré non pas par des motifs positifs (comment remplir autrement et mieux les fonctions sociales actuellement remplies par le notaire ?), mais par des sentiments négatifs (il faut priver le notariat de ses ‘prérogatives’ et de son statut ‘privilégié’ !). Et il n’est pas certain que le négativisme ait jamais beaucoup contribué au progrès humain et social. Une attitude positive donne de l’énergie, génère de l’enthousiasme et améliore les choses. Un état d’esprit négatif pompe de l’énergie, polarise et détourne de ce qui est bon.
L’abolition du notariat créerait une énorme lacune, avec à la clé une grande insécurité juridique, en particulier pour le ‘simple’ citoyen. »
De quel objet, aussi petit soit-il, ne pourriez-vous jamais vous séparer ?
Eric De Bie : « Je ne suis pas émotionnellement attaché aux choses matérielles, même si elles sont agréables à avoir ou nécessaires. Ce sont des objets de tous les jours ; lorsqu’ils sont usés ou se cassent, on les remplace, point final. Je peux m’offrir une voiture plus belle et plus chère. Mais pour moi, une voiture est un moyen de transport. Elle doit de préférence être sûre et confortable, ça oui. Mais le bonheur que j’éprouverais en achetant une voiture chère et exclusive serait de courte durée, voire nul après avoir reçu la facture ! »
De quelle habitude aimeriez-vous vous débarrasser ?
Eric De Bie : « De l’habitude de me sentir toujours responsable de tout. Depuis le début de cette année, j’ai (en grande partie) transmis les rênes de mon étude notariale. Mes deux jeunes associés détiennent maintenant la majorité dans l’association. Contre toute attente, je parviens à ne pas constamment regarder par-dessus leur épaule et à confier de nombreux clients à leurs bons soins. Mais je suis toujours présent au bureau et je n’abdique pas. J’ai 58 ans aujourd’hui et j’aimerais bien rester un peu notaire. Ma participation minoritaire dans l’association me permet de le faire sans m’épuiser complètement. De plus, je sais que la continuité de l’étude est garantie parce que je connais mes jeunes associés. Ce n’est pas ‘après moi, le déluge’, mais une formule que je peux recommander à des confrères plus âgés.
D’un autre côté, j’ai maintenant plus de temps pour organiser des journées d’étude, chose dont je me sens de nouveau totalement responsable (dit-il en riant). »
Comment aimeriez-vous que l’on se souvienne de vous ?
Eric De Bie : « Comme quelqu’un sur qui on pouvait compter et en qui on pouvait toujours avoir confiance. Ma femme et moi essayons également de transmettre ces valeurs à nos quatre enfants. Je ne pense pas que la fin justifie tous les moyens. Même lorsqu’il s’agit de parvenir à une fin, il faut traiter les autres avec respect. J’aimerais également que l’on se souvienne de moi comme quelqu’un qui avait du savoir et des connaissances et qui était capable de faire quelque chose, et non comme quelqu’un qui brassait de l’air. Comme une personne pour qui le contenu a toujours primé sur la forme. »

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