“Les nouvelles évolutions technologiques ne suscitent pas automatiquement l’adhésion des vingtenaires”, observe le trendwatcher Herman Konings, l’un des orateurs invités au prochain Congrès des Notaires à Courtrai. Entretien sur la manière dont la génération Z appréhende l’intelligence artificielle et sur les points d’attention à prendre en compte lors de futurs entretiens d’embauche.
Si les études notariales souhaitent implémenter l’intelligence artificielle avec succès, il est essentiel de comprendre comment les différentes générations interagissent avec ces nouvelles technologies.
Qui mieux que Herman Konings pour en parler ? Psychologue des sciences, il est depuis de nombreuses années un conférencier très sollicité, reconnu pour son intérêt marqué pour les caractéristiques propres aux générations successives. Herman Konings se nourrit abondamment de publications scientifiques nationales et internationales consacrées aux différences générationnelles.
Dans ce Notarius, nous levons un coin du voile en nous concentrant sur la génération Z (Gen Z), qui regroupe les jeunes âgés de 15 à 30 ans. Cette génération a grandi dans un monde largement façonné par l’IA, où les algorithmes de recommandation, les assistants vocaux et les chatbots font partie du quotidien. On pourrait donc s’attendre à voir ces jeunes adultes manifester un vif intérêt pour les applications d’intelligence artificielle et leur intégration sans réserve dans leur boîte à outils numérique.

Selon Herman Konings, rien n’est moins vrai. “De nombreuses études montrent que la Gen Z est en réalité moins pressée d’adopter l’IA que la génération actuelle des trentenaires, également appelée génération des millennials”, explique‑t‑il.
Le trendwatcher se réfère notamment à une étude menée par Euromonitor International, un acteur reconnu dans l’analyse de marchés et des tendances de consommation, auprès de plus de 20 000 consommateurs connectés dans 20 pays. Les chercheurs ont demandé à des participants de différentes générations quel était leur ressenti par rapport à l’intervention d’un assistant vocal lors de l’achat d’un produit en ligne, par exemple. “Plus de la moitié des personnes âgées de 30 à 45 ans ont déclaré se sentir relativement à l’aise avec ce type de ‘voice assistant’. Chez les vingtenaires, cette proportion chute à 4 personnes sur 10”, précise Herman Konings.
“On observe une diminution comparable lorsqu’on interroge les différentes générations sur leur perception des voitures autonomes. Là encore, les vingtenaires se montrent en moyenne moins à l’aise que les trentenaires et se rapprochent davantage du ressenti de leurs parents, issus de la génération X.”
Une autre étude menée par la grande banque néerlandaise ABN AMRO montre que les vingtenaires accordent davantage que les trentenaires leur préférence au shopping physique. Toutes générations confondues, 57 % des personnes interrogées déclaraient encore en 2024 préférer faire leurs achats dans de ‘vrais’ magasins. Chez les trentenaires, ce pourcentage tombe à 47 %. Herman Konings précise : “Ce qui est frappant, c’est que la Gen Z, avec 56 %, s’écarte à peine de la moyenne et, surtout, qu’elle se rend à nouveau plus volontiers dans les magasins physiques que les trentenaires.”
Bits et octets
Pour expliquer ce recul, Herman Konings renvoie aux incertitudes auxquelles sont confrontés les vingtenaires. “Beaucoup d’entre eux ont fait leurs études en pleine crise du coronavirus. Ils sont déjà saturés de ‘bits et d’octets’. Cette génération est mentalement fragilisée. L’anxiété est très présente, notamment au sujet de l’avenir. Ils s’interrogent beaucoup sur leur insertion sur le marché du travail. Il est donc faux de supposer que les jeunes font preuve d’un enthousiasme unanime face à ces évolutions technologiques. Les apparences peuvent être trompeuses.”
D’autres études montrent par ailleurs que la génération actuelle des vingtenaires attache une grande importance à l’éthique et à l’innovation responsable. Ils s’interrogent activement sur la manière dont les modèles d’IA sont entraînés, sur l’identité de ceux qui contrôlent les contenus générés par l’IA et sur les moyens de lutter contre les biais. “Leurs réactions suite aux récents dérapages de certains recteurs d’université, actuels et anciens, liés à l’utilisation de citations générées par l’intelligence artificielle, en sont la meilleure illustration”, souligne Herman Konings.
Le trendwatcher s’abstient de toute estimation quant au nombre d’emplois qui pourraient disparaître à l’échelle mondiale sous l’effet de l’IA. “À ce stade, personne ne peut ni ne doit faire entièrement confiance à la technologie. Une voiture autonome pilotée par l’IA nécessite toujours un conducteur qui a les mains sur le volant. Même pour des tâches purement administratives, un contrôle humain reste pour l’instant indispensable. J’estime qu’il faudra encore environ 5 ans avant de pouvoir traduire les résultats générés par l’IA dans un contexte spécifique. Il est donc essentiel de doser l’utilisation de la technologie et de bien définir dans quels cas elle est – ou non – appropriée. Mais une chose est certaine : l’IA ne remplacera jamais certaines compétences clés telles que l’empathie, la créativité ou le leadership.”

La Gen Z et ‘l’expérience’
La question se pose également de savoir comment les études notariales peuvent se positionner comme employeurs attractifs vis‑à‑vis des vingtenaires, c’est‑à‑dire l’actuelle génération d’étudiants. De nombreuses études montrent en effet que ceux‑ci attachent une grande importance à l’‘expérience’. Ainsi, les commerces de prêt‑à‑porter sont encouragés à faire de leurs magasins de véritables espaces expérientiels, plutôt que de simples vitrines. Or, les études notariales souffrent encore d’une image relativement austère en tant que lieu de travail potentiel où, dans l’esprit de nombreux jeunes, “il ne se passe pas grand‑chose”.
Herman Konings nuance : “La Gen Z est effectivement en quête d’‘expérience’, mais pas dans le sens superficiel et ‘instagrammable’ du terme. Pour elle, l’expérience renvoie moins au spectacle qu’au sens. Les jeunes veulent sentir que ce qu’ils font a une réelle valeur. Une étude notariale ne doit donc pas devenir un ‘concept store’, mais bien un lieu où les jeunes collaborateurs comprennent le rôle sociétal qu’ils jouent lors de moments clés de la vie des citoyens.”
La Gen Z et l’authenticité
Autre constat ressortant de plusieurs études : la Gen Z est imperméable aux discours marketing creux. Lors d’un entretien d’embauche avec un candidat, le notaire a tout intérêt à faire preuve d’authenticité. Herman Konings : “La génération Z a grandi dans un monde de communication permanente et détecte rapidement les artifices. L’authenticité n’est pas une figure de style, mais une condition de base. Les employeurs potentiels doivent donc parler avec franchise de la charge de travail, des responsabilités, de la digitalisation, mais aussi des possibilités d’apprentissage et des perspectives d’évolution.” Les jeunes candidats accordent par ailleurs une grande importance à la validation par les pairs. “Ils font davantage confiance à un échange informel avec leurs futurs collègues qu’à une brochure institutionnelle. Le recrutement devient ainsi de plus en plus une forme d’audit culturel : le discours correspond‑il à la réalité en interne ? Que disent spontanément les collaborateurs en poste de leur travail ?”
Le conseil de Herman Konings aux notaires engagés dans la guerre des talents est dès lors clair : “Investissez moins dans l’‘employer branding’ et les artifices à la mode, et plus dans une véritable culture de travail. Misez sur le mentorat, les opportunités de développement, la participation et la maturité numérique. Ne cantonnez pas les jeunes collaborateurs à l’exécution, associez‑les également à la réflexion.”
Pour la génération Z, un emploi n’est pas une simple fonction, mais un chapitre dans leur parcours identitaire. La question n’est donc pas seulement : “Pourquoi viendraient‑ils travailler chez vous ?”, mais surtout : “Qui peuvent‑ils devenir chez vous ?”

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